Jeune Afrique, 13 de Enero- Le pouvoir nigérian pensait calmer les esprits en faisant parler mardi le président Umaru Yar’Adua pour la première fois depuis son départ pour un hôpital saoudien fin novembre. C’est apparemment raté car les Nigérians restaient mercredi très sceptiques.
Le président Umaru Yar’Adua a donné signe de vie sur les ondes de la BBC en assurant qu’il allait "mieux".
Apparemment cette interview, durant laquelle il s’exprimait d’une voix faible et monocorde, a été montée tard lundi soir par les services de la présidence avec la radio britannique.
L’entretien, très court, a été opportunément diffusé mardi matin, quelques heures avant que les deux chambres du parlement ne débattent pour la première fois de la santé du chef de l’Etat.
Au même moment, devant l’assemblée nationale à Abuja quelque 2. 000 personnes, emmenées par le prix Nobel de littérature Wole Soyinka, protestaient contre la paralysie à la tête de l’Etat, avec une seule question: "Umaru où es-tu?".
24 heures plus tard, le sentiment est au scepticisme, certains allant même jusqu’à dire que l’homme qui a parlé n’était peut-être pas le président. Et que personne ne l’a vu à ce jour depuis son départ en catastrophe pour Jeddah.
"Il doit se montrer ou démissionner", titrait le quotidien Vanguard mercredi.
"Le malaise persiste", affirmait en "une" le quotidien économique Business Day.
Pour The Nation (indépendant) "la voix d’outre tombe qu’on a entendue hier, au lieu de mettre fin aux spéculations n’a fait qu’aggraver la confusion et l’anxiété".
L’intervention M. Yar’Adua "ne change pratiquement rien et ne dit pas grand chose sur sa santé", déclarait mardi à l’AFP Lai Mohamed, le porte-parole d’Action Congress, le principal parti d’opposition.
Aux interrogations est venu s’ajouter un sentiment de frustration: le choix d’un média étranger pour s’adresser à ses compatriotes.
"C’est honteux et dénote une absence totale de respect pour les Nigérians", a estimé Lai Mohamed.
"La question n’est pas seulement celle de la présence ou l’absence de Yar’Adua, les problèmes sont nombreux", dit Wole Soyinka.
L’un des problèmes qui pourrait refaire surface rapidement est la violence dans le Delta du Niger, la zone pétrolifère vitale pour les finances du pays, où un début de pacification avait commencé fin 2009 grâce à une amnistie offerte aux groupes armés par le président.
Son absence risque, selon plusieurs analystes, de tout remettre en cause car le processus d’amnistie est actuellement au point mort et la grogne monte parmi les mouvements qui avaient accepté l’offre.
Cette absence "a certainement compromis tout le processus de paix, car il n’y a pas d’interlocuteur", déclare dans un courriel à l’AFP le porte-parole du Mend, le Mouvement d’émancipation du delta du Niger, le plus actif des groupes armés.
La communauté internationale commence elle aussi à s’inquiéter de la crise institutionnelle dans laquelle s’enfonce le pays.
M. Yar’Adua, un "habitué" des absences médicales depuis son élection en avril 2007, n’a en effet pas délégué ses pouvoirs au vice-président Goodluck Jonathan.
Et dans l’attente de son hypothétique retour, des tractations feutrées mais tendues entre chrétiens du sud et musulmans du nord ont lieu pour le partage équilibré du pouvoir dans l’optique de l’"après Yar’Adua".
"Ce pays a une propension à marcher au bord du gouffre", juge un diplomate.
"L’absence prolongée du président risque de plonger le pays le plus peuplé d’Afrique dans sa crise la plus sérieuse depuis la fin du régime militaire en 1998", avertissait mardi le Financial Times de Londres.